2026-02-01-ecrire-une-nouvelle

Écrire une nouvelle, facile ?

L’an dernier, un projet du Gahelig1 est né d’une blague sur le groupe de chat, comme la plupart des bons projets. Il s’agissait d’écrire un recueil de nouvelles regroupant une douzaine d’auteurs, et qui seraient reliées par un fil rouge que le lecteur qui commencerait l’ouvrage du début jusqu’à la fin pourrait suivre.
La thématique proposée, Songes et Chimères, est devenue le titre du recueil (édité chez La Maison Rose).
Et, contrairement à ce que je prêche autour de moi (à savoir: il faut apprendre à dire non), j’ai proposé mon nom. Sauf que je ne SAIS PAS écrire les formats courts. Quand je me lance dans une histoire, je finis avec un pavé de 900'000 à un million de signes, que je dois dégraisser à grand renfort de coupes et de restructuration avant d’avoir un texte publiable.
Pourtant, ce projet réunissait tout ce que j’aime. Des contraintes (une date d’échéance, confortable, mais bien réelle, et un nombre de signes à respecter) et l’occasion d’apprendre quelque chose.

Alors, comment faire ?

Je me suis souvenu de la masterclass de Brandon Sanderson2, et surtout de l’un de ses épisodes durant lequel il passait la main à sa comparse du podcast Writing Excuses, Mary Robinette Kowal. Aguerrie aux formats courts, la leçon qu’elle donne aux étudiants en écriture créative m’avait marqué.
Je m’y suis donc replongé, et c’est la méthode qu’elle propose qui m’a permis d’écrire Le poids des seuils (titre proposé par mon éditrice), une nouvelle fantastique que vous pouvez lire dans l’anthologie susnommée.

Et je me propose de vous en parler, parce que cette technique m’a tout de même bien aidé.

Bien. La première chose, c’est de constater qu’en matière de fiction, l’écriture a une tendance fractale.

IMAGE de FRACTALE

À l’instar des flocons de neige, on peut regarder à n’importe quel niveau une histoire et y retrouver les composants dont on va parler.
Mais là où le roman est tout dans l’immersion, les nouvelles, histoires courtes (et même les blagues), du point de vue du lecteur, sont là pour asséner un coup émotionnel spécifique.

La méthode MICE pour structurer ma nouvelle

Parlons structure (oui, même pour vous, les jardiniers, on ne sait jamais) et longueur.

Kowal propose d’utiliser l’acronyme MICE (pour milieu, inquiry, character, event) ou à peu près : environnement, question, personnage et évènement. Ils seront mixés dans différentes proportions pour créer l’histoire, et, dans chacun, l’auteur crée un conflit pour empêcher le personnage d’atteindre son objectif. Ce qu’on veut pour notre histoire, c’est entremêler ces conflits.

Les conflits dans l’environnement/contexte

L’histoire commence quand le personnage arrive à un endroit, elle se termine quand il en part. Le conflit vient d’une difficulté à naviguer l’endroit, au sens large et figuré.

Les histoires de type « question »

Elles peuvent être représentées par un schéma simple:

IMAGE

La définition du conflit est simple: il s’agit d’empêcher le personnage de répondre à la question.

Les histoires de type « personnage »

Ces histoires sont centrées sur l’angoisse. Le conflit est ce qui s’oppose au changement du personnage ; on a un changement vers une nouvelle identité ou vision de soi pour le protagoniste.

Conflit lors d’événements

Il se passe quelque chose dans un « monde » qu’habite le personnage. Le conflit se situe dans les difficultés pour le personnage de restaurer un status quo.

Je dispose donc de quatre types de conflit/histoire que je peux entremêler à ma guise pour construire une histoire intéressante. Mais attention: comme du code informatique, il s’agit de résoudre ces histoires dans l’ordre dans lequel on les a ouvertes. Si le code n’est pas votre fort, l’image des poupées russes sera peut-être plus parlante. Une fois que vous avez ouvert chacune des poupées jusqu’à la plus petite, il faut, pour les remonter, utiliser l’ordre inverse de celui dans lequel elles ont été ouvertes.

Pour vous donner un exemple, j’utilise dans Le poids des seuils trois types de conflits: l’histoire débute sur un événement (le personnage de Sam a un entretien d’embauche, mais il est grave en retard), qui s’enchaîne sur un conflit de personnage (Sam refuse de prendre le bus car son crush amoureux l’emprunte aussi), puis sur différents problèmes d’environnement (Sam se retrouve dans différentes dimensions aux dangers particuliers). Sam va devoir sortir de chacun de ces problèmes (conflits), les uns après les autres, dans l’ordre inverse de leur découverte par le lecteur.

La longueur d’une histoire

J’ai toujours le même problème, cependant: arriver à faire « assez court ». Pour maîtriser la longueur de mon histoire (courte) avant même de commencer, Kowal propose une formule qui permet à la fois de satisfaire l’un de mes esprits cartésiens (ouais, on est plusieurs dans ma tête) et d’estimer la longueur d’une histoire en fonction des ingrédients que l’on y insère.

L = (( P + S )x 750 x M)/1.5

Là où : L (la longueur), P (le nombre de personnages), S (le nombre de scènes) et M (le nombre de conflits ouverts, issus des quatre que je viens de décrire).

Par exemple: un personnage, 2 scènes/lieux, 2 fils de conflits (une question et un événement) donnent environ 3000 mots.

Construire une histoire courte, par étapes

L’ouverture

On dispose de peu de temps et d’espace pour rencontrer le personnage et sa problématique. Dès les premières lignes, en tout cas le plus tôt possible, on doit définir QUI (le point de vue, l’action), OÙ (penser aux détails sensoriels) et le GENRE (le plus vite possible).
Voici un exemple de ce que cela pourrait donner:

Zaya fit tomber le dernier boulon du panneau de protection. Une odeur âcre s’échappa de la trappe, signe d’une fuite de liquide de refroidissement. C’était le principal point faible de ce type de moteur photonique, et bien sûr, il fallut qu’il lâche au moment de l’apparition des pirates. Une fuite comme celle-ci impliquait l’impossibilité de faire un saut quantique. Plus pragmatique, cela voulait dire qu’ils allaient se faire aborder.

Une fois le « décor » posé, on peut passer au problème principal du protagoniste.

Le conflit

Je dois rapidement établir ce que le personnage essaie de faire et pourquoi, ce qui me permet de me servir des fameuses formules « Oui, mais…» et « Non, et ..», mais aussi ce qui l’en empêche.
Le personnage doit passer par une suite d’essais et d’échecs qui constituent le milieu de l’histoire.
À la fin du milieu, il faut commencer à résoudre les questions et les problématiques.

Résolution(s)

Je dois basculer mon histoire en mode « fermeture », et on change pour des « Oui, et…», «Non, mais…» (donc l’inverse de la phase précédente) ─ et aussi des essais-échecs vers les essais-succès: la dernière chose que le personnage essaie va fonctionner.

La clôture

Je vais mettre en miroir les MICE utilisés et l’ouverture en clôturant : QUI, OÙ (penser aux indices sensoriels), GENRE (humeur), et où le personnage est arrivé à la fin de l’histoire.

Bien sûr, cette exposition mécanique de l’histoire courte n’est pas à appliquer à la lettre, mais elle m’a bien aidé en me structurant (sic) et m’aidant à contrôler ce que je faisais.
En tant qu’écrivain architecte, j’ai une propension naturelle à apprécier ce genre de technique créative. Elle m’a permis d’établir un plan détaillé et, libéré de cette contrainte, de me laisser aller à la créativité ; de suivre l’histoire de mon personnage (quitte à réadapter le tout si l’histoire ou mon personnage m’embarque tout ailleurs).

Cette technique m’a permis de m’en sortir et d’écrire ma nouvelle avec un poil plus de confiance. Je ne vais pas vous mentir: j’ai dépassé la longueur imposée lors du premier jet, mais de peu. En fait, à 3000 signes près (500 mots), j’étais dans la prédiction de la formule présentée, et c’était assez facile de réduire le texte pour atteindre la demande éditoriale.

Et vous ? Cette approche mécanique vous rassure-t-elle ou bien vous fait-elle partir en courant ?


  1. Gahelig: Groupe d’Auteurs Helvétiques de Littératures de genre ↩︎

  2. Vous la trouverez facilement et gratuitement ici (lien youtube)↩︎