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Teddy Bear

Si vous aviez un aperçu de votre futur, qu'en feriez-vous ?

Histoire courte publiée originellement en 2014

C’est triste à dire, mais Charlie Barnes ne rêvait pas. Tout du moins en était-il persuadé.
Charlie était l’une des personnes les plus cartésiennes que vous pouviez croiser sur Graham Street. Il avait un poste d’assistant-professeur à la chaire de physique des particules de l’université de Portland et en tant que tel, l’idée même que quoi que ce soit en ce bas monde puisse être du domaine du paranormal lui était totalement étrangère. En fait, il était convaincu que tout pouvait être expliqué par le raisonnement, la démarche scientifique et les mathématiques. Il y avait une citation de Arthur C. Clarke placardée au-dessus de son bureau :

« Toute technologie suffisamment avancée ne peut être distinguée de la magie. »

Ceci dit, tout cela n’avait rien à voir avec les rêves qu’il pensait ne pas faire.
Charlie avait lu quelque part que les rêves étaient très importants. Ils remplissent des rôles essentiels à tout être humain : ils permettent de renforcer certains processus de mémorisation, ils peuvent aider à traverser des moments difficiles et dépasser des évènements stressants. Il avait lu aussi que tout le monde rêve et qu’en moyenne, un être humain rêve cent minutes par nuit.

Tout le monde rêve et donc Charlie devait rêver aussi.
Pourtant il était persuadé du contraire, et aussi loin qu’il s’en souvenait, il ne s’était jamais réveillé en se rappelant un rêve. Aussi, quand il fit enfin l’expérience inédite de se souvenir d’un rêve, il en fut tout renversé, et ce même si les évènements étaient pour le moins bizarres et le début plutôt négatif.
Car son rêve commençait par une dispute.

Wooosh !

— Il faut toujours que tu ramènes tout à toi ! Toi, toi, toi ! Le bon moment dans ta vie, l’idéal pour ta carrière ! As-tu ne serait-ce qu’imaginé que j’ai aussi des envies ? Que ce n’est peut-être pas le bon moment pour moi ?
— Tout ce que je dis, c’est qu’on devrait y penser. Pourquoi tu me reproches de penser à notre avenir ?

Mary était la personne la plus incroyable qu’il ait jamais rencontrée. Elle était intelligente, créative et inventive, elle avait un sens de l’humour digne d’un gentleman britannique probablement hérité de son père, ce qui, Charlie devait bien l’avouer, créait un contraste étonnant. Mais surtout, elle avait cette façon de s’émerveiller comme un enfant devant les choses qu’elle découvrait. Et cela, c’était peut-être ce qu’il aimait le plus chez elle.

Mary ferma son ordinateur en claquant l’écran. Elle se leva d’un bon du bureau sur lequel elle passait des heures et des heures depuis quelque temps.

— Je ne veux plus en parler ! Tu… tu… tu m’énerves ! Tu me gonfles, en fait, si j’avais des couilles, tu me les casserais !

Cet aspect là, par contre, était certainement ce qu’il aimait le moins.

— Mais pourquoi tu montes dans les tours comme ça ? demanda-t-il en essayant de calmer le jeu. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je monte pas dans les tours ! hurla-t-elle. C’est toi qui me fais ça ! Avec ton égoïsme démesuré !

Et voilà. Tout à coup, Charlie se sentit remonté comme une balle. Il ne comprenait pas ce qu’il y avait de mal à parler d’avenir, de mariage, de bébé. Il avait envie d’un enfant et il pensait que c’était le bon moment. Pour le moins, tout ce qu’il voulait, c’était en discuter, mais Mary semblait prendre cela pour une provocation, ce qu’il trouvait particulièrement injuste.

Charlie détestait l’injustice plus que tout.
Pour l’heure, il se sentait tellement énervé qu’il avait peur que ses mots dépassent ses pensées. Et cela aussi serait injuste. À l’heure où Mary avait fini par lui hurler dessus, il préféra attraper son sac et sortir un moment.

Marcher l’avait toujours apaisé, lui permettant de réfléchir et de relativiser les choses. Il pratiquait cela depuis qu’il était étudiant et à de nombreuses reprises, il était revenu de ses promenades avec des idées nouvelles sur un problème, ou au minimum l’esprit clair. Il savait qu’il était loin d’être le seul à avoir cette habitude. Il avait lu quelque part qu’Albert Einstein adorait marcher sur la plage, tout comme de grands philosophes et quelques écrivains.

Il claqua la porte d’entrée pour marquer sa colère, comme si la violence de ce geste pouvait faire baisser le niveau d’agacement qu’il avait atteint. Une fois sur le porche, il soupira. Pourquoi en arrivaient-ils à se disputer à ce point ? Il fallait qu’il se change les idées, qu’il se calme, et la seule chose qui fonctionnait à coup sûr, c’était vraiment cela : errer sans but dans la ville. Il partait simplement et avançait sans réfléchir. Parfois, emporté dans ses pensées et bercé par la musique, il s’était retrouvé dans des quartiers totalement inconnus, sans même savoir combien de temps il était sorti.

Charlie mit ses écouteurs et lança sa playlist préférée sur son smartphone. Il releva son col, descendit les marches du perron et commença à remonter l’allée, choisissant une direction au hasard, bifurquant à droite dans une première rue, puis à gauche dans une seconde. Il se retrouva très vite dans un lieu un peu plus passant, une de ces grandes avenues bordées de magasin à la mode et de petits restaurants chics. Il marcha ainsi de longues minutes, croisant les piétons sans les voir, jetant un œil distrait sur certaines vitrines, relevant la tête de temps en temps pour observer le visage des gens à contresens ; il aimait cela, observer ces inconnus, imaginer qu’il n’était pas si seul avec ses problèmes, alors qu’il était isolé au milieu de cette foule. Ses écouteurs vissés dans les oreilles, c’était comme s’il s’échappait temporairement de cette réalité ; cela lui permettait de se calmer, de redescendre d’un cran, et souvent de voir les choses sous un œil nouveau.

C’était d’ailleurs une astuce que lui avait apprise un vieux professeur alors qu’il venait de débuter sa maîtrise de physique, quelques années plus tôt, et qui, si elle était destinée au départ à l’aider pour ses études, lui servait maintenant dans sa vie personnelle. Il s’étonna de voir comme son esprit commençait déjà à divaguer, partir loin de la dispute, loin de Mary. Repenser à cet enseignant lui ramena d’autres souvenirs, des souvenirs d’étudiant, et il se rappelait encore les trucs que ses camarades se refilaient pour rester éveillé tard et bachoter les partiels, les méthodes de lecture rapide qu’ils se passaient entre les cours ou les méthodes de méditation pour libérer l’esprit et trouver des solutions inédites. À un moment, il en avait discuté avec ce professeur et ce dernier lui avait alors expliqué sa propre théorie — pour ce qu’il en savait, elle fonctionnait en tout cas pour lui — et elle était simple comme bonjour : il sortait tous les jours marcher et revenait avec des réponses.

Marcher occupait le cerveau sur un travail répétitif, une tâche de fond qui le dégageait des petits tracas quotidiens et lui permettait de consacrer ses ressources à résoudre des problèmes plus complexes, à les examiner sous un nouvel angle jusque là obscurci par tout un tas d’autres pensées. Et cette méthode, alors inédite pour Charlie, avait bien fonctionné tout au long de ses études, au point que c’était une habitude qu’il avait prise et n’avait pas l’intention de lâcher. Et maintenant, il se retrouvait à devoir utiliser ce truc pour gérer ses disputes avec sa petite amie.

Il marcha sans compter ni les pas ni la distance, laissant la musique de sa playlist défiler comme les passants autour de lui. Au bout d’un moment, il ne savait même plus vraiment où il se trouvait dans la ville, et il s’en fichait complètement : c’était le but.

Le jour commença à baisser. Les lampadaires s’allumèrent alors qu’il arrivait près d’un de ces petits parcs que la municipalité implantait de plus en plus. Un peu de verdure, des tables de ping-pong, des terrains de sport. Un groupe de jeunes garçons profitait de l’éclairage d’un terrain de basket-ball pour terminer une partie.

Charlie les observa un moment, l’esprit vidé. Déconnecté des bruits du match, il voyait l’ensemble à un autre niveau, comme une danse en va-et-vient, une chorégraphie improbable qui collait bizarrement bien à la musique qu’il écoutait. Les attaques, les contres et les interceptions, les shoots en suspension, tout s’enchainait sans heurs, comme un mouvement unique, comme si le match avait déjà été écrit et que les joueurs ne faisaient que respecter l’enchainement des évènements décrits par un grand architecte.

Charlie secoua la tête en souriant. Parfois, marcher lui amenait juste des idées stupides.

Il consulta l’heure sur son portable : il était probablement temps de faire demi-tour. Il se sentait calme à présent et après tout, peut-être que Mary avait raison. Tout cela avait commencé quand il avait abordé son envie de devenir père. Et cela lui avait paru bizarre, même à lui qui lançait l’idée, parce que c’est le genre de sujet généralement évoqué par l’élément féminin d’un couple. Mais lui se sentait prêt et il avait envie de se lancer, alors pourquoi pas maintenant ?

Mary avait-elle raison ? C’était peut-être le bon moment pour lui avec son poste assuré, son salaire confortable et sa maison dont il était propriétaire. Mary, de son côté, commençait à voir exploser son entreprise de décoration depuis qu’elle avait développé un blog sur le sujet. Les demandes affluaient de toute part et elle ne se sentait pas prête à lâcher son activité. Elle avait raison pour une chose : si elle baissait le rythme au moment même où ses affaires décollaient, cela retomberait aussi vite. Elle devait surfer la vague, profiter de sa nouvelle notoriété sur la blogosphère et continuer sur sa lancée. Et il était clair qu’avec un nouveau-né, elle ne pourrait pas le faire.

Charlie pensait maintenant comprendre son point de vue. Il ne devait pas lui forcer la main. Il pouvait certainement attendre et forcer les choses était stupide. Incroyable qu’il ait fallu cette dispute pour qu’il en arrive à cette conclusion. Ce flux de pensée l’amena au dicton : « les hommes viennent de Mars, et les femmes de Venus. »

Le match était terminé et les basketteurs regagnèrent le bord du terrain pour se reposer et boire un peu d’eau : il était vraiment temps de rentrer.
Charlie se retourna, chercha du regard un repère, quelque chose qu’il reconnaitrait, mais il avait du mal à se situer. Une recherche rapide sur son téléphone lui indiqua sa position sur une carte et il repéra facilement la maison, à quelque cinq kilomètres de là. Il lui suffisait de rejoindre une grosse avenue, parallèle à la petite rue dans laquelle il se trouvait, et il pourrait rentrer presque en ligne droite. Une allée à peine cinquante mètres sur sa droite lui permettrait de retrouver son chemin.

Charlie jeta un dernier coup d’œil aux basketteurs qui semblaient repartis pour un nouveau match, observant la fluidité du jeu, et au bout de quelques secondes, il se dirigea vers la ruelle qu’il avait repérée.

Au moment même où il tourna au coin de la rue, par une curieuse coïncidence, le téléphone joua le morceau sur lequel lui et Mary s’étaient embrassés pour la première fois. Charlie sourit : s’il ne croyait pas au destin, il fallait bien avouer que certaines coïncidences étaient troublantes.

Le cœur léger, il s’engouffra dans cette allée étroite et sombre, encadrée de grands immeubles aux rares fenêtres, et dont les murs étaient tapis de climatiseurs et d’escaliers de secours. En regardant en l’air, on avait l’impression que les deux bâtiments auraient pu se rejoindre si l’on avait poussé la construction assez haut. Charlie savait que ce n’était qu’une illusion d’optique, mais cela contribuait à créer une atmosphère qui pouvait vite être étouffante. Il se dégageait de cette rue une ambiance malsaine ; c’était le genre d’endroit où l’on pouvait dealer tranquillement ou se faire agresser sans que personne n’en soit témoin.

Charlie ne vit pas vraiment tout cela, cette teinte particulière digne des films les plus glauques ; il ne vit rien parce qu’il était tout guilleret de sa nouvelle décision. Il allait faire ce qu’il fallait pour réparer cette dispute stupide ; pour une fois, et cela lui avait pris un certain temps, il comprenait le point de vue de Mary.


Alors qu’il entrait dans la ruelle sombre et étroite, ses écouteurs diffusaient Nothing Else Matters. C’était la chanson, celle sur laquelle il avait dancé avec Mary pour la première fois, un slow envoutant, tout en douceur et en puissance, et qu’ils avaient partagé et sur lequel ils avaient dansé puis fini par s’embrasser. Ce titre de Metallica était devenue leur chanson. À chaque fois qu’il l’entendait, Charlie ne pouvait s’empêcher de repenser à ce moment magique.

Cette nostalgie le poussa à sortir une série de photos de son portefeuille. C’était presque un réflexe, il en avait conscience et pourtant, il avait du mal à réfréner ce geste. Quatre petites images issues d’un photomaton dans lequel ils s’étaient amusés et qui avaient été prises le jour suivant ce premier baiser. Revoir ces clichés lui rappelait immanquablement le bonheur de ces instants.

Le début de soirée était bien avancé et il faisait beaucoup plus sombre maintenant. Charlie s’approcha d’un lampadaire qui éclairait faiblement la ruelle. Il se positionna juste en dessous, histoire de profiter de la lumière jaunâtre et vibrante et il contempla quelques secondes les photos. En voyant ces sourires, il laissa remonter les émotions qui arrivaient tout doucement, par vagues, et il se souvint de ces bons moments.

Bon sang ! Ces sentiments des premiers jours, il les avait encore ! Ces petits bonheurs des débuts lui en rappelèrent d’autres, plus récents, et au fil des pensées, dans cette ruelle sombre, il réalisa à quel point il aimait Mary. Ces disputes n’étaient qu’un problème de communication et tout ce qu’il avait à faire, c’était d’être un peu plus à l’écoute. C’était simple au fond : il allait repartir de cette série photomaton et de ce qu’elle symbolisait.

Dans le prolongement de son bras, un objet coloré et incongru attira son attention.

Un petit ourson en peluche d’une quinzaine de centimètres de haut était comme assis en plein centre de la ruelle. Bizarre, il n’avait rien remarqué en arrivant seulement quelques minutes plus tôt. Cet ourson paraissait tout neuf, il n’aurait pas pu le rater.

Charlie haussa les épaules. Au cours de ces balades particulières, il lui arrivait même de se demander quel chemin il avait suivi. Bercé par le morceau des Metallica et absorbé par ses souvenirs avec Mary, bien sûr qu’il aurait pu passer à côté.

Mary.
Mary qui lui faisait ce si joli sourire sur les photos. Mary qu’il aimait tant. Il en était sûr. Pourquoi remettait-il en question ses sentiments aux premières difficultés, à la moindre dispute ? C’était… stupide.

À nouveau, quelque chose attira son regard. Un éclat rouge. Brillant. Juste là, à ses pieds, en direction de la peluche.
L’ourson était assis au milieu de la ruelle comme si quelqu’un de particulièrement farceur l’avait placé là. Charlie fixa quelques secondes l’objet sans que rien ne se passe. Il détourna le regard et presque immédiatement, il eut l’impression de revoir cet éclat rouge.

C’était dans les yeux de l’ourson, il en était certain.

Charlie rangea la photo dans son portefeuille, le glissa dans la poche de sa veste et s’approcha de la peluche.
Il était dans un état incroyable : on aurait dit qu’il sortait d’une boutique, qu’il venait d’être déballé.

— D’où sors-tu, toi ?

Charlie s’accroupit pour le ramasser et l’examina sous toutes les coutures, le tournant et le retournant. C’était une peluche tout ce qu’il y avait de plus normale et vraiment comme neuve. D’une belle couleur marron, avec des poils assez longs et doux, cet ourson arborait un petit pull en laine rouge, avec, brodée en caractères blancs, l’inscription « Teddy Bear ».

Pas possible, elle semblait sortir de nulle part. Il eut cette curieuse impression, ce sentiment indescriptible que l’objet n’était pas là encore cinq minutes plus tôt.

Charlie se releva, l’ourson dans les mains, et leva la tête. Peut-être était-il tombé d’un étage ? Un enfant l’avait lancé par une fenêtre ou quelque chose comme cela ?

Il observa le mur jusqu’au sommet de l’immeuble, mais ne pouvait rien distinguer. Seule une fenêtre du premier étage, juste au-dessus de lui, était ouverte, mais rien d’autre n’était éclairé, encore moins sur les étages supérieurs.

— Il y a quelqu’un ? lança-t-il à tout hasard. Quelqu’un a perdu une peluche ?

Charlie attendit quelques secondes, mais ses appels restèrent sans réponse.

Il décida de ramener l’ourson à la maison ; cela pourrait faire un joli petit cadeau de réconciliation.
Presque aussitôt il entendit un son indescriptible, bien qu’il aurait juré que ce bruit sortait tout droit d’un film de science-fiction.

Whap !

Un éclair l’aveugla presque, illuminant toute la ruelle d’un blanc incroyable. Charlie eut l’impression qu’on braquait sur lui un énorme phare de camion ; c’était si violent qu’il dut fermer les yeux. Il monta ses mains par réflexe tout en reculant de quelques pas, comme pour se protéger de toute cette lumière presque douloureuse.

Immédiatement après, la lumière cessa. Il rouvrit les yeux, mais ce qu’il vit n’était pas la ruelle dans laquelle il se tenait quelques secondes plus tôt.

Il vit l’ourson dans ses mains, il portait les mêmes vêtements, le guitariste des Metallica continuait son solo sur Nothing Else Matters, accompagné du Philarmonic de San Francisco.

En revanche, tout le reste était différent.

Il vit une porte claquer, un perron qu’il reconnut grâce aux chats en terre cuite dont Mary avait décoré l’entrée. C’était sa propre maison et la porte qu’il avait claquée plus tôt dans la soirée. C’était comme s’il revivait la scène en direct, un film en trois dimensions encore amélioré, hyper réaliste.

Whap !

Un nouveau flash l’aveugla.

— Bon sang !

Quand il ouvrit les paupières, des gens défilaient autour de lui tandis qu’il semblait flotter, avançant au milieu d’une foule assez dense. Il reconnut certaines des personnes qu’il avait croisées, il reconnut les lieux : il était en train de revoir ce qu’il avait fait quelques dizaines de minutes avant de s’arrêter près du terrain de basket.

Le plus surprenant, c’était le réalisme avec lequel il percevait ces événements, comme s’il revivait réellement la scène. C’était incroyable, à la fois distant et très proche, il pouvait sentir les choses, il entendait les conversations des gens mais il ne pouvait pas agir, restant simple spectateur d’une situation virtuelle.

Whap !

Un nouveau flash, encore plus violent, encore plus soudain ; celui-ci lui fit vraiment mal et il dut patienter quelques secondes avant de pouvoir ouvrir les yeux.

Il se vit dans la ruelle, ramassant le petit ourson, regardant vers les étages.

— Mais que…

Whap !

Cette fois, l’éclair manqua de le faire tomber.

— Nom de Dieu de bordel !

Charlie vit une avenue bordée de magasins, des gens sur les trottoirs semblaient chiner, d’autres ressemblaient à des touristes, certains s’arrêtant pour photographier des façades ou des vitrines. Le trafic de voitures s’écoulait paisiblement et il repéra même des cyclistes remontant l’avenue. Il faisait presque nuit, et il pouvait dire qu’il faisait assez doux. Charlie avançait sur ce grand trottoir et c’était si… réaliste, comme s’il y était vraiment, comme s’il venait d’être téléporté, mais comme au précédent flash, il était réduit à un rôle de spectateur, comme si on faisait le choix pour lui de regarder d’un côté ou de l’autre.

Il ne reconnut pas les lieux ; il tourna la tête à droite et à gauche, observa les gens autour de lui, les boutiques de luxe et les arbres qui bordaient l’avenue. Tout cela avait le côté familier de toute grosse artère commerçante de n’importe quelle grande ville et pourtant, il n’aurait pu dire où il se situait.

Un peu plus loin, son regard fut attiré par une sorte de halo faiblement lumineux. Charlie plissa les yeux pour mieux voir ; le halo entourait une jeune maman qui poussait un berceau tout en regardant les vitrines sur le côté. C’était comme un coup de projecteur, un détourage au marqueur fluorescent, Charlie ne pouvait pas la rater. Pour le coup, c’était totalement irréaliste.

Charlie fixa la jeune femme et le halo disparut. Elle poursuivait son chemin, tournant de temps à autre la tête vers son enfant, ajustant la trajectoire du berceau en fonction des gens qui arrivaient en face.

Tout à coup, elle bifurqua sur sa gauche, s’approcha d’une vitrine et sembla très intéressée par un objet. Elle glissa le berceau sur le côté et se pencha pour mieux observer les articles exposés.

Charlie se rapprocha. Il sentait que quelque chose ne collait pas, il avait comme un pressentiment, sans arriver à mettre le doigt sur ce qui le gênait vraiment.

Le frein du berceau avait dû être mal enclenché, car tout doucement, presque imperceptiblement, Charlie vit qu’il commença à bouger. Le trottoir était légèrement en pente et le berceau prit un peu plus de vitesse. La jeune maman ne sembla pas s’apercevoir du mouvement ; elle restait penchée contre la vitrine, immobile, absorbée par ce qu’elle voyait.

Oh, non.

Charlie comprit le danger. La précieuse embarcation prenait de la vitesse, elle allait traverser le trottoir et se retrouver très vite sur la route. Et avec toutes ces voitures, cela allait vraiment mal se passer. Il voulut intervenir, mais c’était comme s’il était paralysé, comme s’il assistait à une scène dont le scénario était déjà écrit.

Pas possible, je ne suis pas là pour voir un bébé se faire écraser, tout de même !

Comme s’il avait suffi d’y penser, il put subitement courir. C’était comme si quelque chose l’avait retenu, mais là, ses jambes lui obéirent enfin. Il se précipita ; il fallait qu’il sauve cet enfant !

— Madame ! Hé, Madame ! hurla-t-il en courant.

Le berceau était déjà au milieu du trottoir et il avait atteint une bonne vitesse. Quelques personnes se retournèrent, interpellées par les appels répétés de Charlie, mais la maman ne semblait pas l’avoir entendu. Il mit toute son énergie dans la course et quand il arriva à la hauteur du berceau, les roues étaient presque dans le vide sur la bordure. En un geste rapide, il tendit la main et saisit la poignée du bout des doigts, le freinant juste assez pour lui éviter de tomber sur la voie.

Dans le même temps, le geste vif de Charlie effraya un cycliste qui arrivait à contresens. Dans un mouvement d’évitement, il emmena son vélo d’un bon mètre sur sa droite.

À partir de là, Charlie vit la scène comme au cinéma, dans un immense ralenti en plan-séquence. Le cycliste fit son embardée, une première voiture parvint à peine à l’éviter, mais la seconde, qui arrivait encore plus vite, le heurta de plein fouet.

Charlie vit le cycliste encaisser le choc, il observa la déformation sur le corps du pauvre homme transformé en mannequin d’essai ; s’en suivit un vol plané d’une dizaine de mètres et il heurta le sol en même temps que la bicyclette.

Imparable.

Comme pour bien marquer la gravité de la situation, le temps reprit son cours normal, et les bruits de freinage et les cris des passants envahirent subitement l’univers de Charlie, encore figé et la main crispée sur la poignée du berceau.

Whap !

La fraicheur de la soirée lui saisit les épaules. Tout à coup, il se retrouva au beau milieu de cette ruelle sombre, planté sous le lampadaire et l’ourson en peluche dans la main, sa main qui tremblait, celle-là même qui venait de sauver ce bébé, et son souffle était court, et sa bouche était encore ouverte du cri d’effroi qu’il avait envie de pousser.

Charlie expira tout l’air de ses poumons, comme s’il avait retenu trop longtemps son souffle.

Que venait-il de se passer au juste ? Qu’est-ce que c’était que cela ? Un rêve éveillé, une hallucination ? Qu’est-ce que c’était que ces flashs ?

Un sentiment bizarre et désagréable s’empara de tout son être, une pulsion assez forte pour qu’il ressente le besoin irrésistible de jeter au loin l’ourson qui atterrit entre deux gros containers à poubelles.

Charlie était tout penaud, décontenancé et incrédule devant ce qu’il venait de vivre. Tout cela lui avait paru si réel, au moment où il… hallucinait. Car il ne pouvait s’agir que de cela. Ce ne pouvait qu’être un pur produit de son esprit, une hallucination, un rêve éveillé.

Combien de temps était-il resté planté là, au juste ? Il eut le réflexe de sortir son smartphone et ce faisant, il se rendit compte que Nothing Else Matters continuait dans ses écouteurs. Un live de six minutes quarante-sept secondes, qu’il connaissait par cœur — tout ce qu’il venait de vivre aurait dû prendre, au bas mot, pas loin de 5 minutes, et pourtant, James Hetfield continuait la chanson comme si seules quelques secondes s’étaient écoulées.

Impossible, c’était tout simplement impossible. Pour un esprit cartésien comme le sien, ce qu’il venait de vivre… n’existait pas.

Des tas d’idées lui traversèrent l’esprit, chacune essayant de justifier ce qu’il venait de vivre, d’y trouver une cohérence : il savait que certains rêves se faisaient en quelques microsecondes dans le cerveau, il savait que certaines émotions pouvaient les déclencher. D’autres articles de recherche lui revinrent en mémoire, ainsi que certaines conversations avec Mary.

Charlie haussa les épaules. Il décida que ce n’était rien. Peut-être en parlerait-il à Mary, justement.

Mary !

Il devait la rejoindre ! Il avait décidé de s’excuser, de recoller les morceaux, il fallait qu’il la rejoigne.

Charlie se remit en chemin, quitta cette ruelle sombre et bizarre en même temps qu’il décida d’y laisser ce souvenir incongru.

Il parcourut la petite centaine de mètres qui lui restaient avant de retrouver la plus grosse avenue, celle qu’il avait repérée sur son smartphone et qui lui permettrait de rejoindre la maison, en la remontant tout droit. Au coin de la ruelle, il bifurqua sur la droite et stoppa net.

Il reconnut immédiatement les lieux. Tout lui était familier, alors qu’il en était certain, il n’était jamais passé par ici. Cette avenue tranquille, ces gens qui font les vitrines, le trafic paisible des voitures, c’était exactement ceux qu’il venait de voir dans ce rêve étrange.

Quelque chose le poussa à courir et tout en courant, il reconnut la jeune maman avec son berceau. Il s’approchait assez vite alors qu’elle bifurqua sur sa gauche, attirée par quelque chose dans la vitrine et Charlie sut instantanément ce qui allait se passer. En quelques secondes, il fut au niveau du berceau, au moment même où celui-ci commençait à prendre de la vitesse.

Charlie le stoppa doucement et put apercevoir le bébé qui dormait paisiblement. Tout essoufflé, il parvint juste à bredouiller quelque chose comme :

— Vous avez oublié le frein, Madame.

La jeune maman se retourna et réalisa subitement ce qui venait de se passer, une expression d’horreur sur son visage.

— Oh, mon Dieu !

Elle se précipita pour prendre le bébé dans ses bras, tout en répétant « oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu ! »

Mais Charlie ne l’entendait presque plus. Il se retourna lentement, et vit le jeune cycliste, exactement le même que dans le rêve.

Au lieu d’être heurté par une voiture, il continua sa route comme si de rien n’était. Charlie vit d’ailleurs passer la voiture en question deux secondes plus tard, un poil au-dessus de la vitesse autorisée, et surtout, il aperçut le conducteur qui tenait une conversation animée au téléphone tout en conduisant d’une main.

Connard ! Ne put s’empêcher de penser Charlie.

La jeune maman lui secoua la manche.

— Merci, merci beaucoup, Monsieur !

Elle se lança dans une explication logorrhéique, mais Charlie ne l’entendait déjà plus. Sa tête bourdonnait et il frissonnait.

Cela venait-il réellement de se produire ? Venait-il de modifier l’avenir ? Ou du moins, ces flashs lui avaient-ils montré un avenir possible ?

Un demi-sourire lui barra le visage en même temps qu’une idée lui traversa l’esprit. Il repensa à ce petit ours en peluche qu’il avait jeté dans la ruelle et au fait que les flashs en question avaient justement commencé quand il l’avait ramassé. Son esprit cartésien refusait cette idée, mais en même temps, il était bien obligé de constater ce qui venait de se passer.

Devait-il vraiment croire ses sens ? Toute sa carrière de physicien lui intimait le contraire et c’était la base même de l’expérimentation scientifique : nos sens nous mentent et pour démontrer quoi que ce soit, rien ne vaut l’observation empirique et la méthode scientifique. Cependant, il se devait de constater une chose : sans ce qu’il avait vécu dans la ruelle, il ne se serait jamais mis à courir aussi tôt, il n’aurait jamais attrapé le berceau assez vite, et il avait vu de ses propres yeux, si l’on pouvait dire, ce qui se serait passé. Charlie dut se rendre à l’évidence. Sans cette hallucination, il y aurait eu un blessé grave. Devait-il ignorer cela ?

Devant les yeux incrédules de la jeune maman qui tenait encore son enfant dans les bras, Charlie se précipita en direction de la ruelle.

Était-ce seulement possible ? Pris d’un mélange d’incrédulité et d’espoir, il revint sur ses pas en courant ; il lui fallait retrouver l’ourson, ne serait-ce que pour essayer de reproduire l’expérience.

Voilà qui satisferait son esprit scientifique : il allait essayer de reproduire l’expérience et peut-être trouver un moyen de réconcilier l’impossibilité de ce qu’il venait de vivre avec sa réalité cartésienne.


Charlie courait à toute allure pour retrouver l’ourson. Il négocia le virage dans la ruelle étroite pour éviter les poubelles métalliques qui décoraient l’angle avec l’avenue. La situation incongrue le faisait sourire, tout en courant. Il s’amusait ! Il n’en revenait pas, mais toute cette histoire l’amusait beaucoup.

En moins de deux minutes, il était sous le lampadaire précis où il avait eu les flashs prémonitoires.

Il stoppa net, posa les mains sur ses genoux, comme le font les basketteurs entre deux allers-retours sur le terrain, et prit quelques secondes pour calmer son souffle.

— Je ferais mieux de reprendre un peu le sport, se dit-il pour lui-même.

Une fois qu’il eut récupéré un peu, il commença à examiner la rue à la recherche de l’ourson. Il se rappelait avoir lancé la peluche en face de lui, entre deux gros containers métalliques. Charlie se précipita. L’endroit était dans la pénombre ; la luminosité qui venait du seul lampadaire était masquée par son ombre.

Il chercha à tâtons, mais l’odeur nauséabonde qui s’échappait des containers lui rappela qu’il fouillait des poubelles à mains nues, ce qui l’incita à être prudent. Il pouvait tomber sur des bouts de verre cassé ou des seringues usagées. Il s’accroupit, laissant ses yeux s’habituer à l’obscurité, essayant de distinguer un peu plus de détails de l’endroit.

Tout à coup, une lumière blanche tomba sur lui. Il repéra immédiatement une patte de l’ourson, qui semblait coincé sous une des poubelles.

Charlie jeta un œil en l’air et comprit que la clarté venait d’une fenêtre située juste au-dessus de lui. C’était celle qu’il avait vue un peu plus tôt lorsqu’il avait trouvé l’ourson, la seule qui était ouverte.

Tant mieux, au moins pouvait-il en profiter pour dégager la peluche. Il tendit le bras, coincé entre un gros carton et un tas de parpaings qui bloquaient le passage. Comment l’ourson qu’il avait jeté quelques minutes plus tôt avait-il pu glisser aussi loin ?

En s’étendant au maximum, il arrivait à peine à effleurer une patte de la peluche. Mais ce n’était pas assez pour pouvoir la saisir. Charlie dut forcer sur les parpaings, son torse s’appuyant fortement contre le béton, à la limite de la douleur, pour avoir un peu plus de préhension.

Enfin, du bout des doigts, il réussit à attraper un fil de peluche et il tira tout doucement l’ourson du dessous du container, le glissant sur un carton gondolé à l’aide de sa prise précaire. Une fois la peluche dégagée, il put la saisir et la ramener vers lui.

Juste à ce moment-là, un énorme bruit retentit, le faisant sursauter. Un bruit qui ressemblait furieusement à un coup de feu et qui venait d’en haut.

Charlie recula et observa la façade : la seule fenêtre allumée — et ouverte — était celle du premier étage, celle-là même qui lui avait laissé assez d’éclairage pour qu’il puisse repérer la peluche.

Un nouveau claquement sec accompagné d’un éclair lumineux qui illumina la pièce confirma ses soupçons : c’étaient bien des coups de feu !

Charlie n’aimait pas cette situation. Il recula tout doucement en prenant garde de ne pas faire de bruit, mais heurta au passage une boite de conserve qui trainait derrière lui. Il eut la même impression que lorsque l’on dit une grosse bêtise en pensant être couvert par la rumeur de la foule, juste au moment, justement, où cette rumeur cesse.

Il prit peur, peut-être y avait-il un règlement de comptes au premier étage, ou un assassinat ! Il ne voulait pas le savoir, ce n’était certainement pas le moment d’être mêlé à cela. Personne ne voulait être mêlé à ce genre d’histoire. Il commença à courir vers la grande avenue, avant de se rendre compte que l’ourson était tombé.

Il revint rapidement sur ses pas et attrapa la peluche qu’il fourra dans son sac.

— Eh ! Toi, là ! cria une voix grave.

Un homme apparut à la fenêtre. Grand, massif. Et surtout, Charlie aperçut l’arme que celui-ci tenait dans sa main gauche. Pistolet ou revolver, c’était le genre de détail qu’il ne voulait pas connaitre. Il se précipita en direction de l’avenue.

— Eh ! hurla la voix. Reviens ici, bordel de merde !

Charlie courut le plus vite qu’il put. En quelques dizaines de secondes, il avait rejoint la grande avenue. Pour semer une fausse piste, il se précipita à gauche, courut encore une trentaine de mètres en regardant la circulation et, dès qu’il vit un creux dans le flux de voitures, il traversa la route jusqu’à l’autre trottoir, qu’il prit à contresens.

Croisant à nouveau la ruelle sombre, il aperçut du coin de l’œil une silhouette qui était en train de rejoindre l’avenue en courant. Charlie redoubla d’effort pour atteindre un autre croisement, bifurqua, accéléra encore, changeant de trottoir, tournant au hasard des rues, sans réfléchir. Il voulait juste s’éloigner le plus possible. Au bout de cinq minutes de course effrénée, il dut s’arrêter, épuisé.

Manquant de tomber, il s’appuya contre une façade pour reprendre son souffle. Il regarda derrière lui, puis devant, sans rien détecter d’anormal. Il fallait qu’il se calme et qu’il se repose. Il devait se cacher un moment.

Charlie entra dans un petit pub et se glissa sur une chaise à une table contre la vitrine. Il enleva son blouson et commença seulement alors à se calmer, tandis qu’un serveur s’approchait de lui.

— Un café et un grand verre d’eau, s’il vous plait, s’entendit-il demander.

Durant toute cette course, il n’avait pas eu le temps de réfléchir. Trop occupé à ne pas se faire attraper, ni même repérer par ces gens dont il ne savait rien, il avait fui le plus vite possible, le plus loin possible. Et cela avait marché : depuis cinq minutes qu’il observait la rue, il n’avait rien vu d’anormal, personne qui semblait chercher quelqu’un ou bien qui paraissait anormalement pressé, personne qui avait une tête de gangster. Encore faudrait-il que ces derniers aient une tête particulière.

Pour ce qu’il en savait, il avait dû le semer.

Subitement, Charlie réalisa une chose : son réflexe de s’enfuir avait bien été le bon. Car s’il avait pu voir le type assez clairement, ce dernier l’avait probablement aussi bien vu. Un moment de panique le saisit, ponctué de « et si ? »

Et s’il le croisait à nouveau, ce type pouvait-il le reconnaitre ? Et s’il le cherchait, et s’il remontait jusqu’à son travail, sa maison ?

Devait-il en parler à la police ? Pour dire quoi, qu’il avait entendu un bruit ? Comment expliquerait-il sa fuite, le fait qu’il avait couru comme un dératé ? Et si une procédure était entamée, son nom serait inscrit en toutes lettres, son adresse aussi, toutes ses coordonnées. Au bout d’un moment, tout cela serait rendu public, ou facile d’accès. Des souvenirs de films lui passèrent dans la tête. Des images de flics corrompus, de mafia, de criminels qui retrouvaient des innocents dont le seul tort avait été de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. D’autres histoires de fuites par des journalistes en quête de scoop, dévoilant des détails sur les témoins avec le même résultat.

Peut-être regardait-il trop de films policiers.

Non, il décida qu’il ne pouvait pas en parler aux flics. Il n’en parlerait pas du tout, à qui que ce soit.

Et puis, quelle chance y avait-il que ce type le retrouve, finalement ? Maintenant que Charlie l’avait semé, il pourrait vaguement faire la description d’un homme blanc, dans la trentaine, avec un sac bandoulière et une veste en jeans. Insuffisant pour le retrouver.

Il décida de garder son sang-froid ; tout ce qu’il avait l’intention de faire, c’était reprendre le cours de son histoire, rentrer voir Mary et recoller les morceaux.

Et il lui offrirait ce joli ours en peluche marqué Teddy Bear. Les filles adoraient ce genre de petites attentions.

Dans la ruelle sombre, un homme costaud, jeans et blouson de cuir noir, maintenait ouvert le couvercle d’une des deux grosses bennes.

Le grand type que Charlie avait vu quelque temps plus tôt apparut à la fenêtre et vérifia que le container était bien positionné avant de disparaitre à nouveau.

Une paire de jambes apparut par secousses successives, et puis subitement, tout le reste de ce qu’on est en droit d’attendre au bout d’une paire de jambes passa par la fenêtre, immédiatement suivi de la tête du grand type. Il observa la chute du corps, un air satisfait sur le visage, jusqu’à ce que celui-ci atterrit dans la benne en provoquant un énorme fracas. L’homme au sol laissa retomber le couvercle, puis regarda de part et d’autre de la ruelle, peut-être pour vérifier qu’il n’y avait pas de témoin.

Puis il se positionna sous le lampadaire et alluma une cigarette, maniant son briquet Zippo d’un geste théâtral, presque comique. Il pinça le filtre entre ses lèvres puis se frotta les mains en grimaçant. Tenir le couvercle de cette benne à ordure le dégoutait.

Une minute plus tard, l’homme de la fenêtre le rejoint.

— Et le gaillard que j’ai vu tout à l’heure ? demanda-t-il sur un ton qui ne laissait pas de doutes : c’était lui le patron.

— Pas pu le suivre. Il a détalé vers là-bas, fit l’homme à la cigarette en faisant un vague geste sur sa droite. Il tira une bouffée avant de poursuivre. L’avenue est bondée, je l’ai remontée dans les deux sens sans succès. Je ne sais pas où est passé ce type.

— Il fouillait quelque chose vers les poubelles, tout à l’heure, t’as jeté un œil ? demanda l’autre.

Le fumeur secoua la tête en signe de non.

Le patron soupira et se dirigea vers les containers en marmonnant. « Faut toujours tout faire soi-même, c’est pas croyable, putain ! »

Il bougea les cartons entre les deux containers et ce faisant, il découvrit un objet insolite. Il s’accroupit en sortant un couteau de sa poche et, du bout de la lame, il glissa vers lui ce qui ressemblait à un portefeuille tout neuf.

D’un geste sec, il le retourna à l’aide de sa lame. Le portefeuille s’ouvrit sur le bitume, laissant voir une carte d’identité et une série de photos visiblement issues d’un photomaton.

— Quel con ! commenta-t-il. Il a réussi à faire tomber son larfeuille.

Le patron observa les petites photographies. La jeune femme était plutôt mignonne. Ce serait même son type.

En retournant le papier, il lut l’inscription.

« Charlie et Mary, juin 2012. »


Un petit quart d’heure plus tard, Charlie était totalement rassuré. Il était maintenant sûr de ne pas avoir été suivi et il avait décidé de laisser tomber cette incartade qui ne lui apporterait que des ennuis. Il allait tout oublier.

Et puis, il avait quelque chose de bien plus important à faire.

Le fait d’être confronté à une histoire sordide remettait en quelque sorte les choses à leur place dans son univers. Après tout, il avait un travail sympa de maître-assistant à l’université du coin, avec la promesse d’une belle carrière s’il continuait à publier ses résultats de recherche au même rythme, il était bien entouré entre ses parents et ses amis proches, et il était apprécié de son entourage. Et surtout, malgré les récentes disputes, il avait la meilleure des petites amies.

Mary avait ses défauts, mais qui n’en avait pas ? Cela faisait deux ans maintenant qu’ils étaient ensemble, deux années qui avaient été un vrai bonheur. Il ne voyait aucune raison pour que cela ne continue pas et il décida que ce ne serait pas lui qui ferait se dégrader leur relation. Comme une révélation, il comprit que son couple valait bien de faire des concessions, au moins celle de se mettre à la place de Mary et d’essayer d’accepter son point de vue. Les petites claques de la vie, peut-être sont-elles là pour remettre les choses en perspective, et ce qu’il venait de vivre lui fit réaliser cela : l’amour est quelque chose de précieux. Il faut l’entretenir, préserver cette petite flamme des éléments extérieurs et si possible, s’arranger pour ne pas souffler soi-même dessus.

Il eut envie de le dire tout de suite à Mary, il voulait rentrer, là, maintenant, et faire ce qu’il fallait pour faire cesser ce stupide vent. Il était vraiment temps de retourner à la maison, de reprendre sa vie normale, et d’avancer avec ce qu’il venait de comprendre.

Sa vie normale.

Ces simples mots mirent en exergue les événements encore plus extraordinaires qui s’étaient passés avant la course poursuite. Il jeta un œil dans son sac bandoulière. Teddy Bear, l’ours en peluche, semblait le fixer avec ses deux disques de plastique censés représenter les yeux. Charlie avait beau retourner le problème dans tous les sens et essayer de mettre de côté l’extraordinaire, ce qu’il avait vécu était ancré dans sa mémoire. Il ne pouvait pas le nier aussi facilement que les bruits qui ressemblaient de plus en plus vaguement à des coups de feu.

Tous ses sens lui rappelaient les flashs visuels intenses, le son bizarre qu’il avait entendu et cette vision éthérée qu’il avait eue, se baladant comme un spectateur dans une scène qu’il avait fini par vivre en personne. Tout cela était en totale contradiction avec tout ce qu’il avait cru jusque là. Et pour l’instant, il ne pouvait le nier : il y avait une explication rationnelle, c’était juste qu’il ne la connaissait pas.

Les yeux de plastique colorés le fixaient. Il se sentait vraiment observé, comme cet objet était doté d’une vie propre, et cette idée était tellement irrationnelle qu’elle le mettait mal à l’aise.

Charlie dut faire un effort pour tourner la tête. Il regarda autour de lui. Deux personnes étaient en pleine conversation une table plus loin, le serveur était affairé à nettoyer quelques verres derrière le comptoir, et pour ce qu’il pouvait en juger, personne ne faisait attention à lui.

Mais cet ourson le fixait, lui.

N’importe quoi ! songea-t-il. Tu es un scientifique : agis comme tel. Ce n’est qu’un truc de ton cerveau, une suite de réactions chimiques complexes. Depuis quand un objet peut-il donner la sensation d’être observé ?

Et pourtant, son regard fut encore attiré vers l’ourson. Ses pastilles de plastique brillaient, elles contrastaient par rapport au reste de la peluche, dans l’ombre du sac de Charlie. Et tout d’un coup, il l’aurait juré : il vit un éclair rouge, comme dans la ruelle.

Charlie ferma la fermeture éclair d’un coup sec.

Pas le moment pour ces conneries.

Il sortit son téléphone et essaya d’appeler Mary. La jeune femme avait beau connaitre les habitudes de Charlie, il était parti plus longtemps que la normale, il était vraiment temps de la rassurer.

Au bout de quatre sonneries, il bascula sur le répondeur.

— C’est moi. Écoute, je suis allé un peu loin, j’étais perdu dans mes pensées. Tout va bien, je rentre maintenant. Ne t’inquiète pas.

Il laissa passer quelques secondes avant d’ajouter, hésitant, « … je t’aime ».

Il raccrocha et déposa un peu de liquide sur la table pour payer son café, hésita à remettre sa veste, la fourra dans son sac par-dessus la peluche en pensant qu’il pourrait croiser ce type à nouveau et sortit du café déterminé à rejoindre sa fiancée et oublier le reste.


Charlie avait sous-estimé le temps qu’il lui faudrait pour rentrer à la maison. Il avait marché plus que d’habitude et l’aventure hors-norme qu’il avait vécue l’avait encore plus éloigné de ses chemins habituels, il avait donc dû s’orienter une nouvelle fois avec son smartphone pour trouver le trajet le plus court.

Au bout d’une bonne trentaine de minutes, Charlie approcha enfin de la maison. Serein, il savait que Mary ne s’inquiéterait pas, même s’il avait « traîné », et surtout, il était content d’avoir pris une décision. La bonne décision. Malgré tout, comme à chaque fois, cette balade avait été productive et il en revenait fort d’une vision nouvelle de la situation. Il avait hâte d’en discuter avec la jeune femme.

Il franchit les derniers mètres qui le séparaient du perron, mais en montant les marches, il sut tout de suite que quelque chose n’allait pas. La porte était entrouverte et ce n’était vraiment pas le genre de la maison ; Mary était plutôt paranoïaque en ce qui concernait la sécurité, surtout depuis la vague de cambriolages qui avait affecté le quartier l’année dernière. Dès qu’elle devait monter à l’étage ou aller prendre une douche, si elle était seule, elle verrouillait la porte d’entrée et activait l’alarme.

Il grimpa en vitesse la volée de marche et stoppa net devant la porte, hésitant presque à aller plus loin. Il la poussa délicatement, glissa un œil à l’intérieur, sans que cela l’informe plus sur ce qui se passait.

— Mary ? Mary, c’est moi ! dit-il en entrant, sans être vraiment sûr de ce à quoi s’attendre.

Il referma la porte d’entrée.

— Mary ?

La maison était silencieuse. Il n’entendait rien d’autre que le fond musical qu’elle laissait souvent, quoi qu’elle fasse. N’obtenant pas de réponse, Charlie alla vérifier dans la cuisine, revint sur ses pas pour voir dans le salon — vide — et monta à l’étage en l’appelant à nouveau.

— Mary ?

Il inspecta rapidement le bureau et la chambre, poussant même jusqu’à la salle de bain, aussi vide que le rez-de-chaussée. Charlie ne remarqua rien d’anormal, pourtant, un vague sentiment d’inquiétude, presque une peur viscérale, sourde, commença à lui secouer les tripes. Il tenta de se rassurer : peut-être avait-elle décidé de faire un tour, elle aussi ? Sans prévenir ? pensa-t-il aussitôt. Ce n’était vraiment pas dans les habitudes de Mary.

Il descendit les escaliers, se demandant encore ce qui se passait.

C’est là qu’il le vit, posé sur le meuble de l’entrée. Il ne comprenait pas pourquoi il n’y avait pas prêté attention en entrant, mais il y avait bien un mot mis en évidence, debout contre la petite lampe de table.

Charlie attrapa le feuillet, mais quelque chose clochait : derrière le mot, il trouva un portefeuille qui ressemblait curieusement au sien. Il porta machinalement la main à sa poche pour découvrir qu’il n’y était plus. Il le prit et l’ouvrit pour constater que rien ne manquait, rien sauf la série de photo qu’il avait contemplée dans la rue.

Bon sang ! Comment ce portefeuille s’était-il retrouvé là ?

Cette peur qu’il avait ressentie à l’étage se révéla dans toute sa dureté, lui tordant les boyaux, et sa main tremblait déjà en ouvrant la petite feuille de papier pliée en deux.

« Tu as quelque chose qui nous appartient. Nous avons quelque chose qui t’appartient. Appelle au 555-3454-2390. »

Charlie manqua de tomber à la renverse ; ce ne fut que le mur du petit couloir qui le retint.

Il n’en revenait pas. Sa vie banale venait de basculer dans un mauvais film noir.

Il se laissa glisser vers le sol, adossé au mur, tandis qu’un tas d’idées lui traversaient l’esprit. Des idées sombres.

Mary s’était fait enlever ? Et par qui ? Et c’était quoi, cette histoire de quelque chose qu’il aurait ? Un sentiment de panique lui secoua la poitrine tandis que sa vue se brouillait de larmes. Était-ce ce type qui l’avait poursuivi dans la ruelle ? Et puis, qu’avait-il pris, et à qui ?

Charlie souffla plusieurs fois pour se calmer, pour se concentrer.

Il réfléchit à toute vitesse. Il revit les événements de ces derniers jours, ses interactions avec d’autres personnes, l’université, les étudiants, ses contacts avec la banque, sa dispute avec Mary, et…

Et s’il lui arrivait quelque chose, les derniers mots qu’il lui avait dits étaient très durs. Elle avait été enlevée, malmenée, et elle devait être morte de trouille. Charlie ne pouvait qu’imaginer ce que c’était que de voir ses pires peurs se réaliser un beau jour. Et dans ce contexte ahurissant, alors qu’il risquait de ne plus la revoir, leur dernier échange avait été une dispute. Et tout cela pour quoi ?

Il avait beau y réfléchir, Charlie ne trouvait pas de quoi il s’agissait. On lui demandait de rendre quelque chose qu’il aurait pris à quelqu’un, et ce quelque chose, il n’avait aucune foutue idée de ce que cela pouvait bien être. Le seul élément qui sortait de l’ordinaire, c’était… cette peluche qu’il venait de trouver. Pour le coup, on passait du bizarre au très bizarre, du surréalisme à la quatrième dimension ! Des gangsters enlèveraient quelqu’un pour récupérer un ourson, un Teddy Bear ?

Il soupesa ses options. N’importe qui de censé, à commencer par lui-même dans sa vie bien rangée, aurait d’abord appelé la police. Mais des images de films noirs lui revinrent en mémoire et il jugea que ce n’était peut-être pas une si bonne idée, peut-être valait-il mieux voir de quoi il retournait et composer le numéro. Et puis, que dirait-il à la police ? Des types ont enlevé ma fiancée pour récupérer un ours en peluche. Ridicule.

Charlie se releva, un air résolu barrant son visage, et il composa le numéro.

Il n’eut même pas le temps d’entendre la moindre sonnerie, à peine un clic suivi d’un long silence. Il éloigna le téléphone de son oreille pour vérifier l’écran qui montrait qu’il était bien en ligne.

— Allo ? demanda-t-il.

— Vous prenez le Teddy Bear avec vous, débita une voix d’ordinateur. Vous allez au 123, Lexington Avenue. Hangar numéro 7. Vous venez seul.

— Passez-moi Mary !

— Vous venez seul. Vous appelez la police : elle meurt. Vous ne venez pas : elle meurt. Vous faites un coup tordu : elle meurt. Vous merdez : elle meurt.

Charlie avait déjà entendu cette voix. Ce son synthétique lui disait quelque chose, mais il n’arrivait pas à savoir où il aurait pu le rencontrer. Il fouilla sa mémoire — après tout, cela pouvait lui apporter un indice — avant de réaliser qu’il l’avait entendue sur son propre portable : c’était la voix par défaut installée sur tout ordinateur Apple. Ces types s’en servaient simplement en tapant le texte et en le faisant lire à voix haute.

— Passez-la-moi ! Je veux entendre sa voix, réussit-il à glisser en essayant de ne pas trop faire remarquer les tremblements qui le prenaient soudain.

— Vous avez deux heures. Vous ne venez pas —

— Elle meurt ! Coupa Charlie. Bordel, passez-moi Mary ! cria-t-il au bord des larmes.

Mais tout ce qu’il entendit en retour, ce furent trois sonneries caractéristiques : ils avaient raccroché.

Charlie sentit ses jambes flageoler, il dut s’assoir en tailleur devant le meuble de l’entrée, la tête lui tournait et il avait du mal à respirer. Il mit son visage dans ses mains.

Quelques secondes passèrent, des secondes lentes, obsédantes, inutiles, des secondes qui le rapprochaient inéluctablement d’un dénouement. Que pouvait-il faire ? À qui pouvait-il s’adresser ?

Cela allait bien trop vite, trop loin. Il avait du mal à réaliser qu’il venait de basculer dans ce nouveau monde, un monde de peur et de menaces, un monde où il n’avait aucune prise, aucun contrôle.

Et puis tout à coup, il repensa au bébé qu’il avait sauvé et à ce cycliste, aux flashs et aux visions prémonitoires, au Teddy Bear. Son esprit rationnel refusait cette idée, mais après tout, il y avait bien quelque chose avec cet ourson. Quelque chose de suffisamment intéressant pour que des types soient prêts à enlever quelqu’un pour le récupérer. Cette peluche était précieuse. Était-ce… était-ce parce que c’était vrai ? Ces flashs prémonitoires, peut-être que cet ourson en peluche les provoquait chez tout le monde ?

Charlie se releva et manqua de tomber en se précipitant vers son sac bandoulière. Il dégagea le Teddy Bear, le tint à bout de bras, l’observa sous tous les angles, le tâta, vérifia s’il n’y avait pas une petite fermeture éclair, ou un objet quelconque caché à l’intérieur. Mais en quelques secondes, il dut bien se rendre compte que non, cet ourson n’avait rien de particulier.

Enfin, si l’on excluait le côté « magique » de ce qu’il avait vécu dans la ruelle.

Soupir.

Charlie céda à cette idée surnaturelle. Qu’avait-il à perdre ?

Il commença par serrer fort contre lui la peluche, ferma les yeux, changea de position trois fois en éloignant et rapprochant l’ourson, sans que rien ne se passe.

Il tenta de se rappeler la posture qu’il avait eue lorsqu’il était dans la ruelle, s’imita lui-même à ce moment-là et patienta quelques secondes, mais rien ne se produisit.

Il jeta l’ourson contre un mur, enragé.

— Mer-de ! hurla-t-il.

Charlie surprit son reflet dans le miroir du salon : il avait l’air ridicule. Tout cela était ridicule. Cette histoire de vision était ridicule.

De toute manière, il n’avait pas vraiment le choix : tout ce qu’il pouvait faire, c’était de leur obéir, leur apporter l’ourson en espérant qu’ils tiennent parole et les libèrent Mary et lui.

Charlie entra l’adresse dans l’application GPS de son téléphone. L’appareil estima le délai pour se rendre à Lexington Avenue. Ce n’était pas très loin. Il consulta sa montre. Même en comptant large, il avait encore pas mal de temps devant lui.

En attendant l’heure, il s’assit dans le canapé et pleura.


Le 123 Lexington Avenue était un long bâtiment qui ressemblait plus ou moins à une usine abandonnée, avec une base en moellons bruts et des parois en tôle assez hautes pour qu’on puisse imaginer construire un Boeing à l’intérieur.

Charlie ne savait pas à quoi s’attendre. Pour le moins, il présuma que les types à qui il avait affaire devaient être plusieurs. Cela lui paraissait plus logique, ce genre d’activité demandait de l’organisation, et de toute façon, il lui semblait que le gars qui l’avait poursuivi dans la rue n’était pas le même que celui qu’il avait aperçu à la fenêtre. Charlie regarda autour de lui et trouva les lieux sinistres. Le quartier ne lui plaisait pas, mais qu’allait-il imaginer ? Les malfrats qui séquestraient Mary avaient dû préférer un endroit où les gens n’ont pas trop envie de traîner, un coin où ils pouvaient mener leurs affaires sans que quiconque se doute de ce qu’il se passait à l’intérieur.

Cette simple idée le terrorisa : ces types semblaient coutumiers de ce genre d’exactions ; capables d’enlever des personnes, il bien placé pour savoir qu’ils n’hésitaient pas à se servir d’armes, même si tout ce qu’il avait réellement entendu, c’étaient le bruit qu’avaient fait les coups de feu.

Si cela se trouve, ce n’étaient pas des coups de feu, se dit-il pour se rassurer. Et puis, c’est un business, ils font juste des affaires. Je leur donne l’ourson et ils rempliront leur part du marché. C’est le deal. Quel deal, exactement ? Il n’y avait pas vraiment de marché, tout ce qu’il faisait pour l’instant était d’obéir à des ordres. Tout ce qu’il pouvait espérer, c’était de s’en sortir le mieux possible et pour l’heure, il devait s’attendre au pire.

Charlie inspira un grand coup. Il était presque vingt-deux heures et il devait rentrer dans ce hangar sombre, dans cette longue rue déserte dont la plupart des éclairages publics ne fonctionnaient pas. Il se demanda si ce n’était pas à dessein. Et puis, il ne savait même pas par où entrer. Il dut scruter chaque recoin du bâtiment pour trouver une petite entrée, presque invisible, cachée dans l’obscurité d’un lampadaire à l’ampoule cassée. Un panneau vissé au-dessus de l’encadrement de la porte disait sobrement « hangar 7 ».

Bon, c’est ici.

Il posa la main sur son sac pour vérifier que l’ourson était toujours à l’intérieur. Cette peluche représentait la liberté de Mary. Bon Dieu ! Pour ce qu’il en savait, cette peluche était Mary, jusqu’à ce qu’ils la lui rendent, du moins.

Il tourna la poignée qui émit un court grincement, ouvrit la porte et se glissa à l’intérieur pour se retrouver dans l’obscurité la plus totale. Habituellement, il faut quelques secondes pour que l’œil humain s’adapte au noir, et en quelque temps, on peut distinguer quelques contours, des objets, pour se repérer ; là, Charlie avait l’impression d’être purement et simplement aveugle. Il ne percevait rien. Rien du tout.

Impossible d’évaluer la dimension du bâtiment, ni s’il était dans une grande pièce, ou si tout l’entrepôt était vide.

— Hello ? Il y a quelqu’un ?

Charlie n’entendit pas l’écho auquel il s’était attendu ; peut-être que ce hangar était rempli d’objets qui atténuaient sa voix.

Sans réponse, il mit les mains devant lui et progressa à tâtons. Il se cogna le tibia dans quelque chose de dur, provoquant un « klong ! » douloureux. Il alluma l’écran de son smartphone, se sentant bête de ne pas y avoir pensé tout de suite. L’appareil tendu droit devant lui donnait un peu plus de marge, il pouvait voir à un ou deux mètres, peut-être un peu plus loin, en distinguant les contours de certains objets. Il devait se trouver dans une sorte de sas. Il n’y avait qu’une petite table posée dans un coin et des tableaux d’affichage en liège accrochés aux murs. Il distingua une porte ouverte et se glissa dans une nouvelle pièce.

— Hello ? répéta-t-il.

Ici, ce devait être beaucoup, beaucoup plus grand : il sentit sa voix se perdre dans l’espace devant lui et la lumière de son smartphone se révéla complètement inutile. Tout juste pouvait-il éclairer le sol pour ne pas se faire mal à nouveau. À un ou deux mètres, c’était le noir total.

— Hello ? J’ai la peluche. J’ai le Teddy Bear. Il y a quelqu’un ?

En guise de réponse, un énorme projecteur s’alluma tout à coup, et sa lumière puissante et blanche inonda le sol à une dizaine de mètres de Charlie. Il fallut quelques secondes pour qu’il s’y habitue, avant de voir que la lumière projetait un cercle au centre duquel était placée Mary, ligotée sur une chaise et bâillonnée. Elle ne semblait pas bouger, et tout ce que vit Charlie, c’était le maquillage sombre qui avait coulé sur ses joues.

— Mary ? Mary !

La jeune femme émit quelques sons incompréhensibles au travers de son bâillon ; elle avait reconnu la voix de Charlie.

Il sentit une rage l’envahir, une rage telle qu’il aurait voulu leur exploser la gueule, à ces gangsters. Il fut tenté de se précipiter vers sa fiancée, mais son élan fut stoppé net par l’allumage de deux nouveaux projecteurs braqués dans sa direction.

La lumière était si puissante que c’en était douloureux, et Charlie dut se protéger les yeux avec les mains.

— Restez où vous êtes ! ordonna la même voix synthétique qu’il avait entendue au téléphone.

Ses yeux s’habituèrent encore à cette nouvelle luminosité. C’était malin de leur part : le contraste était tel que tout ce qui était en dehors de la lumière était virtuellement invisible pour Charlie.

— Mary, ça va aller, ne t’en fait pas. Je suis là, dit-il et en même temps, il se rendait compte du ridicule de cette phrase, dans un contexte où il était totalement à la merci de ces types.

Charlie fit ce qu’il faisait de mieux, il raisonna dans le but de se rassurer un tout petit peu : s’ils prenaient autant de précautions pour qu’il ne les voie pas, peut-être les laisseraient-ils effectivement partir.

Mary cria sa rage dans le bâillon. Charlie voulut s’approcher un peu plus près.

— Ne faites pas cela, prévint la voix.

Charlie se figea. Il ne voyait rien, ne distinguait rien d’autre que Mary ligotée sur cette chaise. Elle n’osait même pas bouger.

Il porta la main devant ses yeux, essayant de se protéger des spots trop puissants. Sur une pulsion, il voulut voir ces types, il voulait voir le visage du mal. Malgré sa main, il ne distingua rien : le noir total en dehors des ilots de lumière.

Un nouveau spot se déclencha avec un bruit sec, révélant une table sur la gauche de Mary. Du mobilier tout simple, en bois, sans fioritures ni protection.

— Posez Teddy Bear sur la table.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous nous laisserez partir ? demanda Charlie, presque en criant.

Pas de réponse. Il ne savait pas vraiment à quoi il aurait pu s’attendre, mais certainement pas à une mise en scène aussi mystérieuse. Un échange comme dans les films, sur un quai, au fin fond d’une immense carrière, avec deux voitures qui se font des appels de phares. Mais le coup du hangar désert plongé dans le noir, c’était une première.

— Vous nous laisserez partir ? Quelles sont mes garanties ? demanda-t-il encore.

— Vous n’en avez pas, répondit la voix informatique au bout de quelques secondes.

Avait-il seulement le choix ? Ce type devait être armé et il était prêt à tout. Lui, au contraire, n’avait rien, aucun plan, aucune arme, aucune idée pour sortir de ce qui ressemblait méchamment à un piège.

Dans le même temps, une toute petite voix, planquée au fond de sa cervelle, n’arrêtait pas de lui répéter la même chose : s’ils devaient nous tuer, ils l’auraient fait dès que je suis entré. Alors, pourquoi toute cette mise en scène ? Juste pour vérifier qu’il avait bien amené la monnaie d’échange ?

Les dents serrées, Charlie sortit la peluche de son sac et la tint à bout de bras.

— C’est ça que vous voulez ? Libérez Mary et vous aurez l’ourson.

— Posez-le sur la table, dit la voix synthétique.

Charlie hésita quelques secondes, regarda sa fiancée ligotée sur la chaise à quelques mètres de lui seulement et fouilla encore l’obscurité à la recherche du type qui lui avait fait cela. Il sentait sa présence, il avait aussi l’impression de ressentir la froideur et la noirceur de ce criminel, et il savait qu’il n’hésiterait pas à faire usage de la force, il en était certain malgré une petite voix d’optimiste cachée au fond de sa tête. Quand on est capable d’enlever et de ligoter quelqu’un sur une chaise, on doit être capable de bien pire, se dit-il.

En même temps, la petite voix continuait. Elle martelait une idée, elle forçait le passage. Tu ne risques rien, continue. N’aie pas peur, la peur fait perdre les moyens. Tu ne risques rien, sinon il t’aurait déjà sauté dessus.

— Posez l’ourson sur la table, répéta la voix synthétique.

L’absence d’intonation faisait hésiter Charlie entre le comique et le sinistre. Il ne comprenait pas l’objet de toute cette mise en scène.

Il amorça un geste en direction de la table ; il n’avait pas vraiment le choix.

Mais à peine esquissa-t-il son mouvement qu’un nouveau flash s’imposa à lui.

Whap !

C’était aussi violent que la première fois, douloureux, même.

Il se retrouva dans sa maison, dans le couloir de l’entrée, découvrant son portefeuille posé contre la petite lampe sur le buffet, et il vit ce feuillet blanc, celui-là même qui l’avait fait entrer dans ce monde de gangsters, et…

Whap !

Un nouveau flash l’emmène ailleurs. Il se vit jeter l’ourson contre le mur du salon, s’écrouler sur le canapé et fondre en larmes.

Whap !

L’instant où il découvrit l’entrée du hangar. Il se vit entrer et hésiter dans le noir, s’aider de son téléphone pour éclairer la petite pièce dans laquelle il était arrivé.

Whap !

Enfin, il se vit quelques secondes plus tôt, l’ourson dans la main, s’apprêtant à le poser sur la table nue, seulement éclairée par ce puissant spot. Tout y était, tout était si réaliste, comme la première fois qu’il avait vécu ces flashs. Il vit Mary du coin de l’œil, ligotée sur cette chaise, et il ne distingua rien d’autre, tout était dans le noir.

Il fit un pas en direction de la table, déposa la peluche en plein milieu puis recula d’un pas. Il entendit un coup de feu en même temps qu’il vit les flammes sortir du canon de l’arme juste en face de lui. Mais ce bruit était comme distant, comme s’il ne vivait pas vraiment la scène.

Et c’était d’ailleurs ce qui se passait : il ne vivait pas vraiment ce qui était en train de se passer, c’était une prémonition, c’était un futur possible. Et il avait appris quelques heures plus tôt qu’il pouvait changer ce possible.

Comme impuissant, il se rendit compte qu’il était en train de tomber, comme au ralenti, et le sol se rapprocha, et sa tête cogna par terre en émettant un son mat. Il venait de se faire tirer dans la poitrine.

La vision traîna, et il se vit allongé sur le sol, et une flaque d’un liquide pourpre s’étendait doucement, inexorablement autour de lui.

Dans ce mouvement au ralenti, il vit sur le sol, à quelques centimètres de la table, le reflet brillant d’une paire de Doc Martens. Puis il entendit un froissement derrière lui. Un autre type était en train de se diriger vers Mary.

Ils sont deux ! Ils sont deux, et ils se font face !

Whap !

Un dernier flash lui montra le pied du type bouger et bousculer une prise électrique, un de ces gros raccordements qu’on peut trouver sur les rallonges industrielles.

Whap !

Les visions cessèrent.

Charlie avait le bras tendu au-dessus de cette table nue ; il était sur le point de déposer l’ourson, mais son geste s’arrêta. Il savait quoi faire, mais il fallait agir vite. C’était peut-être leur seule chance.

— Posez cette peluche sur la putain de table ! hurla une voix dans le noir.

Leurs intentions devinrent subitement claires : ils n’avaient plus besoin de se cacher derrière une voix électronique. Ils allaient se débarrasser d’eux, quoi qu’il arrive.

Charlie décida de tenter le tout pour le tout.

D’un geste lent, il descendit son bras, posa Teddy Bear sur la table, mais sans le lâcher. Intuitivement, il se doutait que tant qu’il le tenait, ces types ne feraient rien.

D’un coup, il laissa tomber l’ourson et se jeta sur le côté.

Il entendit le coup de feu partir, puis presque aussitôt, l’impact de la balle dans le corps du deuxième criminel. Charlie n’avait qu’une demi-seconde pour agir. Il se précipita sous la table avant que le tireur n’ait le temps de réagir, surpris par ce qu’il venait juste de faire. Il atteignit la prise et tira de toutes ses forces dessus. Le noir se fit autour de la table. Presque dans le même mouvement, il poussa celle-ci par en dessous en direction du tireur.

Son plan fonctionna : le type devait être tellement choqué d’avoir tiré sur son complice qu’il n’avait pas bougé dans le noir. La table le heurta de plein fouet, probablement au niveau des hanches. Le type émit un bruit rauque, il encaissa le coup et Charlie entendit un objet lourd et métallique tomber sur sa gauche : l’arme avec laquelle le type avait tiré. Il en profita pour se précipiter sur lui. Il jeta ses poings en avant de toutes ses forces, boxant dans le vide un coup, puis deux, puis enfin son poing heurta quelque chose et Charlie entendit un craquement sinistre.

— Huugh ! fit le type dans le noir.

Charlie se mit à quatre pattes, progressant à tâtons vers l’endroit où il pensait que l’arme était tombée. Il entendait le gars souffler, puis se redresser.

— Sale con ! dit le type.

Sa voix était dangereusement proche, mais au-dessus de lui. Le type était encore debout et il n’avait rien compris à la manœuvre de Charlie

— Je vais te crever, ajouta le gars.

Le type hurla, repoussant la table dans un grand fracas, à quelques centimètres seulement des jambes de Charlie.

Enfin, Charlie trouva ce qu’il cherchait : l’arme était bien là, il la fit glisser vers lui et l’attrapa, se retourna sur le dos presque dans le même mouvement.

Il ne bougea plus, ses deux bras tendus étaient prolongés par l’arme pointée dans le noir.

Le type fit alors l’erreur de sa vie : pour repérer Charlie, il alluma une petite lampe de poche.

Charlie ne réfléchit pas. Il visa la lumière et pressa sur la détente.

Trois fois.

Il vit la lampe voler en arrière et entendit le corps tomber sur le sol, quelques mètres plus loin. Ses oreilles sifflèrent et l’espace autour de lui s’emplit d’une odeur âpre.

L’idée que ces types étaient peut-être plus nombreux lui traversa l’esprit. Il n’osa pas bouger pendant plusieurs secondes, retenant son souffle, écoutant le silence de l’entrepôt. S’il y avait quelqu’un d’autre avec eux, il aurait déjà fait du bruit. Il glissa un regard vers Mary, toujours ligotée dans la lumière, et ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il l’entendit. Elle hurlait dans son bâillon, elle hurlait encore et encore, et Dieu seul sait ce qui lui passait par la tête.

— Ça va, cria Charlie, ça va, je n’ai rien, tout va bien.

Mary se calma le temps d’une seconde, puis hurla en pleurant.

Charlie se releva doucement et retrouva la rallonge électrique qu’il brancha, puis il tourna l’un des spots pour éclairer la scène. Dans la lumière, il vit la table renversée par terre, des câbles au sol et, un peu plus loin, le corps du tireur. Il balaya l’entrepôt avec le faisceau lumineux sans rien voir de particulier, le hangar était vide. Le mouvement circulaire l’amena à découvrir le corps de l’autre gangster, immobile.

Alors, seulement alors, il sentit ses jambes flageoler. Elles devinrent lourdes et douloureuses ; l’adrénaline lui brula les cuisses.

Mary cria à nouveau, le son de sa voix était étouffé par le tissu qui lui barrait le visage. Charlie se précipita vers elle.

— C’est fini, dit-il en lui enlevant le bâillon. C’est fini !

— Oh, mon Dieu ! J’ai cru qu’ils t’avaient tué ! J’ai cru que tu étais mort !

— C’est fini, répéta Charlie, cette fois en chuchotant.

C’était tout ce qu’il arrivait à dire : « c’est fini ».


Charlie défit les liens de Mary, ce qui n’était pas si facile que cela, à cause de ses mains tremblantes. Tout en triturant les nœuds, il surveillait du coin de l’œil les deux gangsters allongés par terre, comme s’ils allaient subitement se lever en un dernier sursaut et leur tirer dans le dos.

Enfin, les derniers liens cédèrent.

— Ça va ? Tu peux marcher ? demanda-t-il.

— C’est bon, fit Mary.

Charlie la vit éviter du regard la zone où le combat avait eu lieu. Il l’aida à se lever, la soutint durant quelques pas alors qu’ils se dirigeaient vers la petite porte par laquelle il était entré.

— Attends une seconde, fit-il.

— Charlie, non, ne me laisse pas, implora la jeune femme, qui ne pouvait pas en supporter davantage.

— Ne bouge pas, je suis là dans deux secondes !

Il se dirigea droit sur la lampe de poche que ce type avait fait tomber, cette même lampe qui lui avait été fatale, et il la ramassa. Il fouilla l’obscurité en braquant le faisceau lumineux en direction du corps. Le type semblait vraiment mort, immobile dans une mare de sang. Charlie repéra le pistolet sur le sol, et un peu plus loin, l’ours en peluche. Quelque chose lui disait qu’il aurait du mal à justifier tout cela. Comment expliquer qu’il s’en était sorti face à deux gangsters armés le menaçant, et qu’il avait réussi à abattre les deux hommes avec leur propre arme ? Il n’était qu’un professeur de physique qui ne faisait même pas de sport. Et puis, il ne pourrait pas parler de l’ourson non plus.

Il valait mieux faire comme s’ils n’étaient jamais venus là.

Charlie ramassa le pistolet et l’essuya soigneusement dans un pan de sa chemise avant de le laisser tomber près du corps. Au moment de prendre la peluche, il eut une petite hésitation : il avait eu assez de visions et d’émotions pour la journée. Mais quelque chose le poussait à ramasser l’ourson et quelque part, il savait qu’il ne devait pas le laisser là. Il l’attrapa du bout des doigts et le glissa dans son sac, rejoignit Mary et passa son bras autour de sa taille pour la soutenir.

À l’aide de la lampe de poche, ils trouvèrent rapidement leur chemin vers l’extérieur.

Charlie regretta le grincement de la porte au moins autant que lorsqu’il était entré dans ce satané entrepôt. Ils se retrouvèrent dehors, dans la rue déserte et froide. Il regarda autour de lui, mais rien ne semblait indiquer qu’ils avaient alerté qui que ce soit avec ces coups de feu.

— On rentre, dit-il simplement.

— On n’appelle pas la police ?

— Franchement, je ne sais pas comment leur expliquer tout ça.

Mary semblait trop épuisée pour discuter cette décision. Tout ce qu’elle voulait, c’était s’éloigner de cet endroit horrible.

— Comment tu as su ? demanda-t-elle au bout de quelques pas.

Charlie prit son visage dans ses mains et la fixa intensément dans les yeux.

— Je te promets de te raconter tout ça. Mais à la maison, OK ?

Mary soutint le regard de Charlie, y vit sa détermination et lut quelque chose de nouveau en lui, une sorte de confiance en soi, une sérénité qu’elle n’aurait su expliquer. Elle décida de lâcher prise, elle n’en pouvait plus, de toute façon.

— D’accord, dit-elle en baissant les yeux.

Alors qu’ils tournaient le coin de la rue, ils croisèrent plusieurs voitures de police, tous feux allumés, sirènes hurlantes. Charlie comprit vite qu’ils se dirigeaient vers l’entrepôt.

Ils continuèrent de marcher, faisant leur possible pour adopter un comportement naturel. Une cinquantaine de mètres plus loin, ils passèrent devant une ruelle semblable à celle où tout avait débuté pour Charlie : sombre, bordée des hauts murs des immeubles qui l’entouraient, on y distinguait seulement quelques énormes containers à poubelles.

— Attends, prévint-il.

Charlie sortit Teddy Bear de son sac. D’un geste puissant, il jeta la peluche le plus loin qu’il le put. Il vit l’ourson rouler après sa chute, puis disparaitre au coin d’un des containers.

— Qu’est ce que tu fais ? demanda Mary.

— Je me débarrasse d’un problème, fit-il, comme si cette réponse sibylline pouvait suffire à Mary.

Mais, eh ! C’était son rêve, et dans son rêve, Mary ne ressentait pas le besoin de tout savoir et de tout comprendre, elle ne posait pas des questions sans fin, jusqu’à ce qu’elle connaisse tous les tenants et les aboutissants de la situation.

Pour le premier rêve dont il se souvenait — enfin —, Charlie était satisfait : il aimait les histoires qui se terminaient bien. Il aimait les happy ends, et il était comblé ; après tout, il passait pour le héros, sauvant sa princesse des griffes du mal.

Son rêve continuait sous un aspect beaucoup plus plaisant et ils reprirent leur marche en direction de la maison. Ces gangsters ne reviendraient pas, il s’était débarrassé de l’ourson, et Mary était saine et sauve. Il avait réussi tout cela grâce à cette peluche incroyable, et l’idée de retourner la chercher lui effleura l’esprit. Mais il n’avait pas vu l’ourson continuer de rouler juste après qu’il l’ait lancé, assez pour venir toucher le pied d’un SDF occupé à fouiller l’une des poubelles. Il ne vit pas non plus l’homme se dégager et ramasser l’objet.

Non. Cette peluche était mieux hors de leur vie. Il devait se consacrer à cela, maintenant. De toute façon, s’il avait compris quelque chose dans toute cette histoire, c’était bien qu’il devait faire des concessions et qu’ils devaient prendre leurs décisions à deux. Peut-être était-ce la fonction des rêves. Ils permettaient de grandir.

Alors qu’ils marchaient sur le trottoir, Charlie se sentait beaucoup plus calme, serein. Sûr d’avoir pris la bonne décision.

— Incroyable, murmura Mary en secouant la tête.

Charlie aimait les happy ends, alors pourquoi ce rêve ne se terminait-il pas ?

C’est bon, songea-t-il.

C’est OK, tout est bien qui finit bien. Je peux sortir de mon rêve. Je dois me réveiller.

Woooosh !

Charlie ouvrit les yeux sur un environnement familier.

Il était debout, en plein milieu de l’entrée. La porte était entrouverte, et la petite lampe sur le buffet devant lui éclairait son portefeuille et une feuille blanche pliée en deux, déposée sur l’objet en cuir. Il reconnut l’écriture, et il reconnut le numéro de téléphone. Il vit son reflet dans le miroir accroché dans l’entrée, et il vit ses yeux rougis et ses cernes profonds, et son visage marqué de fatigue et de tristesse.

En baissant la tête, il vit qu’il tenait des deux mains l’ourson en peluche, avec ces deux pastilles de plastique à la place des yeux, ces deux pastilles qui semblaient émettre une lueur rougeâtre, et avec cette espèce de petit pull qui l’habillait, et sur lequel étaient brodés les mots : Teddy Bear.

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